La solitude du thésard de fond
Par : Héloïse LhérétéComme le coureur de fond, le doctorant doit tenir la distance. Mais à la différence du marathonien, personne n’a tracé pour lui de ligne d’arrivée. Le plus dur dans la thèse, c’est de finir.
Comme Sophie, 65 000 personnes sont actuellement embarquées dans une thèse de doctorat en France, dont plus de la moitié, 38 000, en lettres, langues, économie, droit et sciences humaines. Le nombre de thèses délivrées chaque année (autour de 10 000) a doublé en vingt ans, sans que les perspectives d’emploi ne s’ouvrent vraiment (1). Les situations – tant matérielles que psychologiques – varient d’un doctorant à l’autre : certains ont un financement, d’autres non ; certains ont choisi leur sujet, d’autres se le sont vu imposer ; certains travaillent en solitaire, d’autres sont insérés dans une équipe… Mais tous s’accordent sur un point : la thèse s’apparente à une épreuve personnelle. Elle ne se résume pas à une aventure intellectuelle, elle engage tous les domaines de la vie. Elle consume le temps, transformant son auteur en un être hybride, mi-étudiant, mi-adulte, coincé entre deux âges. Elle dévore aussi l’espace, par l’empilement de livres, de fiches et de brouillons. Elle empiète sur la vie privée. Elle prend la tête. Elle occupe aussi le cœur, par l’implication affective qu’elle suscite : « Ma thèse, c’est ma vie, ma passion, ma maîtresse », résume joliment Tanguy, doctorant en droit, qui planche depuis cinq ans sur « Les actions de préférence et les groupes de société ». C’est aussi l’objet de toutes ses angoisses, à mesure que s’approche le cap de la trentaine. « Heureusement que je n’habite plus chez mes parents, reconnaît Tanguy, non sans humour. Parce que sinon, avec mon prénom, ce serait le pompon. »
Un choix de vie
Pourquoi s’engage-t-on dans une telle aventure ? Quand on leur pose la question, la plupart des apprentis chercheurs bottent en touche. « Il y a des questions qu’on ne pose pas à un thésard », réplique Arthur, doctorant en géographie croisé sur Twitter. Quelques-uns avancent timidement « le goût de la recherche », le fait de « construire quelque chose avec sa pensée ». Hélène, doctorante en psychologie à Metz, admet avoir peur du chômage : « La thèse me permet de repousser l’échéance de la confrontation au marché du travail. »Seuls 10 % des doctorants en sciences humaines touchent une allocation de recherche. Les mieux lotis ont un contrat en entreprise ou dans un organisme privé de recherche, mais ils gagnent rarement plus de 1700 euros par mois. Autant dire que l’argent n’est pas leur motivation. De nombreux doctorants travaillent à côté. Tanguy, le thésard en droit, occupe ainsi un poste de juriste en entreprise. Il fait sa thèse « le matin avant de partir au boulot, entre midi et deux pendant la pause déjeuner, et parfois le week-end » et dit trouver son équilibre dans ce va-et-vient. Certains vivotent grâce à l’appui financier de leurs parents ou de leur conjoint, situation moralement inconfortable. Quant aux perspectives professionnelles, elles se révèlent plutôt déprimantes. Les places de chercheur au CNRS ou de maître de conférences à l’université, graal de tout doctorant, sont cruellement rares… La situation vaut à peine mieux du côté du privé. Une étude récente a révélé qu’en France, le doctorat constitue un frein à l’embauche. Les recruteurs jugent souvent les docteurs trop vieux, trop rigides, trop théoriques…, et leur préfèrent les titulaires d’un master professionnel ou d’un diplôme de grande école (2).
Michel Beaud, auteur de L’art de la thèse (3), prévient : « C’est une erreur de se lancer dans une thèse (…) si on n’a pas des raisons sérieuses et profondes de la mener à bien. » De son côté, la sociologue Claudine Herzlich, auteure d’un livre du même type destiné aux apprentis chercheurs en sciences sociales (4), insiste sur l’importance d’un « projet réaliste, simultanément au plan intellectuel et professionnel ». En d’autres termes, il est vain de se lancer sans un bon sujet, une grosse capacité de travail et un amour inconditionnel pour la recherche. L’essentiel est peut-être ce dernier point. « On met souvent en avant la galère la thèse. Mais elle représente aussi un luxe. Pendant quelques années, on a la chance de se consacrer, en toute liberté, à quelque chose qui nous passionne », rappelle Hélène, dont la thèse de psychologie porte sur « Les situations embarrassantes entre deux personnes ».
Des ennemis très prosaïques
Démarrer une thèse est souvent exaltant ; la principale difficulté consiste à tenir à la distance. La liberté qu’offre la recherche peut se retourner en cours de route en un sentiment redoutablement angoissant. Comment avancer dans sa thèse sans date butoir, sans surveillance et sans repères ?La solitude du thésard est d’autant plus radicale que l’université française ne brille pas par ses capacités d’encadrement. Un sujet de thèse très pointu contribue aussi à isoler le doctorant. « C’est clair que je suis seul face à mes idées, seul face à mon ordinateur, et même seul dans mon monde, puisqu’aucun de mes amis ne comprend rien à ce que je fais » reconnaît Tanguy. Même les mieux insérés n’y échappent pas. Louise, doctorante en psychologie du travail, mène sa thèse dans un organisme de recherche privé. Elle est encadrée par une hiérarchie, évolue dans une équipe. Mais elle ne croise jamais personne pour discuter du fond de sa thèse. Elle en souffre un peu. « Le plus terrible, c’est quand je rentre chez moi, lâche-t-elle. Le soir, à table, je n’ai jamais rien à raconter. Aucune anecdote amusante sur ma journée de travail. Rien. »
Cette solitude fait partie de l’apprentissage du métier de chercheur. Évoluant dans une temporalité déstructurée, le thésard est censé puiser en lui les ressources qui lui permettront de progresser. Dans le creux de la thèse, il découvre que ses vrais ennemis sont rarement des « obstacles épistémologiques ». Ce ne sont pas des théories, des auteurs ou des courants de pensée… Les ennemis sont plus bêtement prosaïques : une flemme persistante, des pannes d’oreiller à répétition, un téléphone qui sonne trop souvent, une addiction à Internet, un compagnon qui compte sur vous pour les courses et le ménage puisqu’on est « à la maison toute la journée », une compagne délaissée qui s’éloigne, un banquier qui s’inquiète, une belle-sœur qui demande tous les dimanches « Alors, la thèse, c’est pour quand ? ».
La reconnaissance, enjeu crucial
Au fil des mois, la thèse peut ainsi se muer en véritable bourbier. Il suffit de jeter un œil sur les groupes de doctorants qui fleurissent sur Facebook. Ils rassemblent plusieurs milliers de thésards et portent tous des noms évocateurs : « Le huitième péché capital : s’embarquer dans une thèse », « Ma thèse de doctorat, c’est mon Irak à moi », « Les thésards qui trouvent leur thèse inter-“minable” », « Et ta thèse, elle avance ? Mais ta gueule ! » Derrière ces titres amusants peuvent se jouer des drames humains plus ou moins lourds. Une étude menée à l’université de Bretagne fait apparaître que la thèse est source de stress pour 73,6 % des doctorants. Ce stress se traduit par des symptômes connus : épuisement physique et psychique, angoisses, insomnies, idées noires, sentiment de culpabilité, émotivité exacerbée, accès de violence, douleurs somatiques diverses et variées. Les addictions sont monnaie courante : alcool, tabac, cannabis, psychotropes, boulimie, Internet… Certains doctorants connaissent des dépressions ou « pètent les plombs », en particulier ceux dont la thèse s’allonge au-delà de cinq ans (5).Ces moments difficiles ne sont pas toujours fatals à la thèse. Pour la sociologue C. Herzlich, ils font même partie de sa « trajectoire », métaphore qu’elle emprunte à la sociologie de la santé : « Une trajectoire de thèse va connaître des plateaux monotones dont on redoute de ne pas voir la fin, des méandres dangereux, des rebondissements heureux et, parfois, des brisures définitives. » La motivation, jamais linéaire, connaît des hauts, lorsque le thésard trouve une bonne formulation ou découvre une lecture enthousiasmante. Des creux, lorsque les jours s’enchaînent sans que la thèse avance. Des abîmes, lorsque le sujet apparaît brutalement comme infaisable.
La reconnaissance de son travail par d’autres chercheurs se révèle alors cruciale. Il peut s’agir d’une reconnaissance financière – bourses, charge de cours, contrat d’édition, etc. – mais aussi de gratifications symboliques : sollicitation pour participer à un colloque prestigieux ou pour publier un bel article, honneurs, voire simples encouragements verbaux. « Ma thèse a vraiment démarré après que j’ai présenté mon travail lors d’un séminaire de doctorants, raconte ainsi Justine, doctorante en philosophie. J’ai vu de l’intérêt dans le regard des autres, et j’ai reçu des félicitations. Ces signes ont été décisifs pour moi, à un moment où je doutais vraiment. Ils m’ont permis de passer le cap très difficile de la rédaction. » Que l’on soit financé ou non, se sentir reconnu dans son travail, dans sa démarche intellectuelle et dans ses compétences, notamment par son directeur de thèse mais aussi par ses pairs, constitue un puissant levier pour poursuivre l’effort jusqu’à la soutenance.
Abandonner ou conclure
Certaines thèses ne se finissent jamais, elles resteront toujours en souffrance. D’autres meurent à petit feu, parce que leur auteur les délaisse, sans toujours se l’avouer vraiment, pour une vie professionnelle plus épanouissante.Mais pour la majorité des thésards, il arrive un jour où il devient vital d’en finir. Dans ces cas-là, il n’existe que deux solutions : abandonner ou conclure. En lettres et sciences humaines, la première solution est la plus courante : le taux d’abandon avoisine les 60 % selon une étude menée par le Céreq (6). Les raisons principalement avancées pour justifier l’abandon en thèse sont d’« avoir trouvé un emploi » (dans 40 % des cas), des « raisons financières » (dans 30 % des cas) et d’être « lassé de faire des études » (dans 23 % des cas).Mais dans tous les cas, cette décision a été soupesée pendant de longs mois, parfois entravée par des pressions familiales ou académiques ; elle a été douloureuse à prendre.
Pour les autres, il faut une échéance. Certains parviennent à se la fixer eux-mêmes. Ainsi Tanguy, qui a déjà repoussé deux années de suite la soutenance de sa thèse de droit, a-t-il décidé qu’il terminait « cette année ou jamais ». D’autres ont besoin d’une contrainte extérieure : la fin annoncée d’un financement en CDD, le refus d’une nouvelle inscription l’année suivante, l’espoir de décrocher un poste à l’université « si la thèse est soutenue avant le 14 décembre ». Il n’est pas rare qu’un événement privé, tel la naissance annoncée d’un enfant, fixe la date butoir tant espérée. Le marathon irrégulier se termine alors en sprint final. Il faut aller au bout, quoiqu’il en coûte. À toute vitesse. Renoncer, l’espace de quelques mois, à ses loisirs et à son sommeil, pour consacrer toute son énergie aux derniers kilomètres. Quitte à revoir ses ambitions à la baisse, à sacrifier un chapitre, à rogner sur les relectures. Quitte à renoncer à être Einstein ou Lévi-Strauss, pour réussir seulement à faire ce qui est demandé : une thèse de doctorat, honnête et honorable. De nombreux thésards franchissent ainsi la ligne d’arrivée qu’ils ont eux-mêmes tracée, au forceps. Épuisés, mais soulagés. Enfin docteurs, ils ont le titre nécessaire pour se lancer à la conquête d’un poste. Le parcours du combattant ne fait que commencer.
NOTES
(1) Direction de l’Évaluation, de la Prospective et de la Performance (DEPP), 2009-2010.
(2) Mohamed Harfi et Laudeline Auriol, « Les difficultés d’insertion des docteurs : les raisons d’une exception française », Centre d’analyse stratégique, note de veille, n° 189, juillet 2010.
(3) Michel Beaud, L’Art de la thèse, La Découverte, rééd. 2006.
(4) Claudine Herzlich, Réussir sa thèse en sciences sociales, Nathan, 2002.
(5) « Rapport sur les conditions de vie et de travail des doctorants », Université européenne de Bretagne, 2010, www.univ-rennes2.fr/sites/default/files//UHB/ESPACE-RECHERCHE/Rapport_conditions des doctorants.pdf
(6) Philippe Moguérou, Jake Murdoch et Jean-Jacques Paul, « Les déterminants de l’abandon en thèse : étude à partir de l’enquête Génération 98 du Céreq », www.collectif-papera.org/spip.php?article679
Source:http://www.scienceshumaines.com/la-solitude-du-thesard-de-fond_fr_27741.html
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