La
préparation d'une thèse est une épreuve pénible qui comporte de
nombreux rites tribaux. Ceux-ci feront probablement l'objet de nombreux
travaux chez les sociologues et anthropologues du futur, mais la
rédaction de Parenthèse, toujours à la pointe du progrès, a décidé de se
pencher ce mois-ci sur un passage particulièrement délicat, à savoir la
Soutenance de Thèse, qui n'est pas sans rappeler par sa brutalité la Grande Cérémonie Initiatique des Papous de Nouvelle-Guinée,
abondamment décrite par Lévy-Brul dans son oeuvre maîtresse « La
Mythologie Primitive ». Nous allons nous intéresser plus
particulièrement à la partie la plus cruelle de ce cérémonial, intitulée
« Les Questions Du jury » (parfois aussi appelée « La Mise à Mort »,
bien que ce terme soit inexact, car il arrive souvent que l'impétrant
survive plusieurs jours à l'épreuve), (j'en vois déjà qui sont tout
verts...). Cette partie se doit donc d'être particulièrement soignée,
d'autant que, faute d'horaire précis du pot qui
suit habituellement, on assiste en général à une augmentation
significative du taux d'assiduité à ce moment du rituel. Une
fréquentation assidue de ces pots nous a donc permis de dégager un certain nombre de questions type que nous allons évoquer plus loin.
Il
faut avant tout se plonger dans la psychologie d'un Membre du Jury. En
effet, un Membre du Jury est avant tout un homme (ou une femme) comme
les autres (quoiqu'en général pire), avec ses forces et ses faiblesses.
Au cours du feu croisé qui suit la présentation de thèse, qui dure
typiquement 30 à 40 minutes et dans lequel l'Impétrant doit essayer
(souvent vainement) de démontrer qu'il a vaguement fourni un certain
travail sur le sujet qui lui a été imposé, et qu'il lui est parfois
arrivé de comprendre ce qu'il faisait, ledit Membre du Jury doit, lui,
démontrer en quelques questions bien senties, le plus souvent en moins de 5 minutes (jugez de la difficulté !):
1)
qu'il n'est pas simplement là pour manger des petits fours et boire du
champagne à la fin, mais qu'il a parfaitement compris l'ensemble du
travail dans tous ses tenants et aboutissants
2) qu'il lui est arrivé de lire quelques lignes du mémoire de thèse, en général d'ailleurs dans l'avion ou le TGV qui l'a amené jusque sur les lieux du cérémonial (d'ou l'intérêt ou l'inconvénient, suivant les cas, des Jurys notablement internationaux)
3) que son domaine de compétence est infiniment plus grand et sa vision du sujet plus vaste que (par ordre d'importance croissante) a) l'impétrant,
les autres Membres du Jury, c) le Directeur de thèse et/ou le Directeur
du Labo qui lui a payé son week-end à Paris, avec la tournée des
cabarets classiquement associée.
Une fois ceci bien compris nous allons maintenant traiter des 7 questions standard qui reviennent le plus souvent, afin de fournir un manuel de survie en milieu hostile à tous ceux et celles qui espèrent survivre à l'épreuve.
2) qu'il lui est arrivé de lire quelques lignes du mémoire de thèse, en général d'ailleurs dans l'avion ou le TGV qui l'a amené jusque sur les lieux du cérémonial (d'ou l'intérêt ou l'inconvénient, suivant les cas, des Jurys notablement internationaux)
3) que son domaine de compétence est infiniment plus grand et sa vision du sujet plus vaste que (par ordre d'importance croissante) a) l'impétrant,
Une fois ceci bien compris nous allons maintenant traiter des 7 questions standard qui reviennent le plus souvent, afin de fournir un manuel de survie en milieu hostile à tous ceux et celles qui espèrent survivre à l'épreuve.
Une remarque générale pour commencer.
Dans le discours non-dit associé à toutes réponses, on doit retrouver
obligatoirement au moins un des messages subliminaux suivants:
1) votre question est très intéressante et je vous remercie de me l'avoir posée
2) si j'avais pu avoir un directeur de thèse tel que vous, et non pas cette moule/frite qui m'en tient lieu !
3) je ne suis qu'un humble vermisseau et je vous remercie de m'éclairer de votre science
4) t'as de beaux yeux, tu sais !
5) toute autre variation sur ces mêmes thèmes.
2) si j'avais pu avoir un directeur de thèse tel que vous, et non pas cette moule/frite qui m'en tient lieu !
3) je ne suis qu'un humble vermisseau et je vous remercie de m'éclairer de votre science
4) t'as de beaux yeux, tu sais !
5) toute autre variation sur ces mêmes thèmes.
Distinguons maintenant :
1) Les questions du type :
«
Mais pourquoi n'avez-vous pas utilisé la technique ou la méthode XX
pour traiter le problème ? », avec le plus souvent le corollaire sous
entendu : « il se trouve par le plus grand des hasards que je suis LE
spécialiste mondial de la technique/méthode XX ».
Attitude à avoir :
Essayez de prendre l'air intéressé.
Ne dites pas : « j'y avais pensé, coco, mais mon directeur de thèse voulait pas »
Essayez de prendre l'air intéressé.
Ne dites pas : « j'y avais pensé, coco, mais mon directeur de thèse voulait pas »
Dites
plutôt : « je n'ai malheureusement pas eu le temps, dans le cadre de la
thèse, de développer cet aspect, mais cela me paraît une ouverture très
intéressante pour la poursuite de ce travail ».
2) Les questions du type
: «
Pourquoi ne mentionnez-vous pas les travaux de XX qui sont pourtant
cruciaux pour cette étude ?», avec le plus souvent le corollaire
sous-entendu : « Il se trouve par le plus grand des hasards que je suis
coauteur de XX, d'ailleurs c'est moi qui l'ai formé ».
Attitude à avoir :
Prenez un air dégagé (évitez cependant de siffloter).
Ne dites pas :«je
l'ai lu ton article, coco, mais j'y ai rien compris, tellement il est
illisible, d'ailleurs mon directeur de thèse m'a dit que c'était nul »
Dites
plutôt : « je n'ai pas mentionné votre travail, car il fait parti des
travaux maintenant classiques, de même qu'on ne cite plus les travaux de
Newton/Einstein/Dirac ».
3) Les questions du type 'Bernard Pivot'
: « A la page XX de votre mémoire, vous dites que (ZZ) alors que page XX+N vous dites que (YY=nonZZ) », avec le plus souvent le corollaire sous-entendu: « Ce sont les deux seules pages que j'ai lues à fond, pensez si je m'en souviens ! ».
Attitude à avoir :
S'il a raison, c'est-à-dire s'il vous a surpris en flagrant délit de contradiction, vous pouvez essayer de lui démontrer qu'il a tort en enchaînant des arguments filandreux et de mauvaises foi qui noieront (peut-être) le poisson ; pour cela, citez abondamment votre mémoire et notamment les pages comprises entre XX et XX+N.
S'il a raison, c'est-à-dire s'il vous a surpris en flagrant délit de contradiction, vous pouvez essayer de lui démontrer qu'il a tort en enchaînant des arguments filandreux et de mauvaises foi qui noieront (peut-être) le poisson ; pour cela, citez abondamment votre mémoire et notamment les pages comprises entre XX et XX+N.
Par contre s'il a tort, afin de ne pas lui faire sentir son manque total de compréhension du sujet :
Ne dites pas :« si t'avais lu les N pages entre, t'aurais compris qu'il n'y a pas de contradiction ! »
Dites plutôt : « c'est effectivement une des contradictions soulevées par notre travail » ça gagnera du temps pour le pot.
4) Les questions du type
: «
Et si que vous feriez telles et telles choses et que sûrement ça ferait
vachement avancer le sujet, vous ne croyez pas - » classiquement posées
par un vieux prof gâteux à qui votre exposé et votre éventuel charme
printanier (si vous êtes une fille, quoique..), plus la perspective
d'aller bientôt manger gratis, a donné une décharge
d'adrénaline/d'enthousiasme juvénile, comme à l'époque d'avant de
sombrer dans le scepticisme et le cynisme de bon aloi associé à la
profession.
Attitude à avoir :
Essayez
de prendre le même air enthousiaste (c'est ce que les zoologues
appellent « une posture en écho », elle vise chez les primates
supérieurs à manifester l'harmonie du groupe).
Ne dites pas : « De toute façon je commence dans une semaine chez ParisBas pour faire de la finance, alors tes idées ... »
Dites plutôt :« oui » ça gagnera du temps pour le pot.
5) Les questions du type
'Maître
d'Ecole' (d'avant Jules Ferry) : «à la page XX pourquoi manque-t-il
deux virgules, à la page XX+1 , deux accents graves, à la page XX+2, un
raton laveur etc.. etc.. ? » jusqu'à ce que mort s'ensuive.
Attitude à avoir :
Évitez de faire comme les autres Membres du Jury, à savoir bailler ou vous endormir.
Ne dites pas :«
merci mon gars, laisse-moi ta liste et essaye de poser une question
intelligente, ça nous changera, la dictée de Pivot c'était la semaine
dernière »
Dites plutôt : rien..., et faite le gros dos en attendant la fin de la pluie en pensant au pot qui va bientôt suivre.
6) Les questions du type:
«
A la page XX, dans le tableau/la courbe YY pourquoi manque-t-il les
incertitudes/les barres d'erreur ? », classiquement suivies d'un
discourt philosophiquoprisunic sur la glorieuse incertitude de la
physique, la nécessité du recul quant aux grandeurs qu'on mesure et
leurs ordres de grandeur, l'apprentissage du doute etc...
Attitude à avoir :
Essayez de prendre un air contrit.
Essayez de prendre un air contrit.
Ne dites pas :«
c'est la faute à la secrétaire », d'abord on dit « c'est la faute DE la
secrétaire » et de toute façon cette excuse, qui a fait ses preuves il y
a 15 ans, est inopérante maintenant que les thésards tapent eux-mêmes
leur texte.
Ne dites pas non plus : << dans ce travail, les incertitudes ont été tirées par Monte Carlo/pile ou face mais là, j'avais plus de monnaie. »
Dites plutôt :« je compléterai les données pour le texte définitif».
Cette dernière réponse du type « Après le pot, le déluge »
peut d'ailleurs s'utiliser pour toutes questions concernant un oubli,
une demande de tableau, de courbes, de textes etc.. supplémentaires.
7) Les questions du type :
«
Avez-vous calculé la grandeur XX qui est très importante pour blabla...
? », avec le plus souvent le corollaire sous-entendu : « C'est la seule
grandeur que je connaisse/sache utiliser pour blabla.. ».
Attitude à avoir :
Essayez de prendre un air entendu.
Ne dites pas :« Ça ne m'a pas traversé l'esprit une seconde »
Essayez de prendre un air entendu.
Ne dites pas :« Ça ne m'a pas traversé l'esprit une seconde »
Dites plutôt :«
Bien évidemment, mais j'avoue ne plus avoir l'ordre de grandeur en tête
», tout en vous tournant et en redirigeant la question vers votre
directeur de thèse, qui prendra la même attitude et fournira la même
réponse, parce que, lui aussi, ne tient pas à passer pour un imbécile,
tiens donc !
Pour
conclure de manière générale, il faut rappeler que si ce Cérémonial des
Questions est le plus souvent un moment très pénible pour l'Impétrant,
il l'est encore plus pour l'ensemble de l'assistance qui est venue pour
se remplir la panse et non pas assister à un duel de rhétorique à
fleuret plus ou moins moucheté. On visera donc à la plus grande
concision des réponses qui sera un élément déterminant pour gagner du
temps pour le pot
Source:inconnue
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